Responsabilité sociale des journalistes

les journalistes sont-ils capables de rendre la complexité du monde alors que leur fonction est de simplifier et vulgariser l'information.

Interview :

- Jean-Claude Guillebaud, journaliste(Sud-Ouest et Nouvel Observateur) et écrivain

- Jean-Paul Mari, grand reporter au Nouvel Observateur

- Édouard Waintrop, journaliste à Libération.

 

Procès d'un journalisme sans complexe

La grande messe des journaux télévisés résonne dans nos salons, des ribambelles d'articles défilent entre nos doigts, et les émissions radiophoniques s'enchaînent au creux de nos oreilles. Les guerres continuent, les petits phrases des hommes politiques se succèdent, les morts s'ajoutent "quelque part là-bas", les conflits n'en finissent plus d'éclater. De ce tourbillon d'événements, de commentaires, d'images; on sort flapi, déboussolé, ahuri. Avec un drôle de goût dans la bouche. Entre l'âpreté et l'écoeurement. Qu'est-ce qu'on a retenu? Qu'est-ce qu'on a compris? Pas grand chose à dire vrai. On a beau être surinformé, un malaise nous gagne. Quel rapport y-a-il entre ce bouillon de mots et de bruits et le réel? Alors n'a-t-on pas su écouter ou n'a-t-on pas su nous expliquer?

La conscience travaille et le procès des médias est lancé. Superficialité, approximation, caricature, déviation; les accusations sont lancées. "Ils racontent n'importe quoi" revient comme un leitmotiv dans la bouche des personnes passionnées ou spécialistes d'un sujet. Flou, aléatoire, imprécis...les adjectifs sont nombreux pour souligner l'incapacité des médias à rendre compte de la complexité du monde.

On reproche en fait aux journalistes de dire noir ou blanc quand ils devraient dire gris et d'user jusqu'à la corde d'expressions stéréotypées et de clichés. Les formules préformatées, du style "la fracture sociale" ou "les lois du marché" sont les témoins flagrants d'une certaine facilité ou paresse intellectuelles. Les journalistes se replient souvent sur des formules abstraites et des concepts qui n'évoquent rien à personne. Cette langue de bois fait l'économie de toute nuance et de véritables explications.

Jean-Claude Guillebaud dans son livre "Écoutez Voir"(Edition Arléa, déc 1995) parle de "cette constante dégradation de l'information en médiocre rumeur, de cette fatalité médiatique qui voue, jour après jour, le citoyen aux vérités hâtives, aux perspectives incomplètes, aux chiffres aléatoires et aux jugements prématurés."

Edgar Morin dans "Une année Sisyphe " (édition du seuil, 1996) accuse, lui aussi, les journalistes d'être" incapables de relier, contextualiser et globaliser."

De même, comment ne pas s'étonner de voir les mêmes faits faire la une des JT comme de la presse avec une hiérarchisation presque identique. La réalité ne peut se cantonner à une seule lecture. Or, l'homogénéité est la règle. Une forme de renoncement à l'audace, au conformisme et à la pensée unique. Jean-Claude Guillebaud:" Chaque période de l'actualité se trouve porteuse d'une sorte de préjugé global, d'opinion moyenne, que radios et télévisions répercutent du matin au soir.. Il n'empêche que nombre de mécanismes (mimétisme, conformisme, facilité du confort intellectuel) concourent à lisser un discours dominant dont la cohérence est assez frappante."

Les gens s'agacent de ces fausses vérités qu'on leur donne à picorer de ci de là. Pour beaucoup, le procès est justifié : les journalistes échouent donc à rendre la complexité du monde. Mais en ont-ils la prétention et surtout les moyens?

 

La réalité, tout d'abord, est une alchimie de nuances et d'interactions difficiles à décrire. Seuls quelques écrivains comme Marcel Proust ou Nathalie Sarraute avec ses tropismes effleurent l'impalpable et l'indicible. Leurs phrases construites comme des cathédrales fouinent dans les méandres de la réalité et rendent une idée de globalité. On n'en demande pas temps aux journalistes. . Etre précis, clair, complet. Rendre simplement sans trahir la réalité.

Mais les informations ne sont pas toujours à portée de main, comme l'explique Jean-Paul Mari du "Nouvel Observateur":"le réel est souvent complexe, insaisissable, contradictoire, paradoxal; le journaliste-reporter est un homme, un professionnel, qui peut tout vérifier avec minutie et se tromper. Il n'est pas Dieu. Dieu n'est pas vulnérable. Il n'a jamais perdu une jambe en Yougoslavie.."

Pendant la guerre du Golf ou en Yougoslavie, de nombreuses informations sont restés secrètes. Sur le plan de la transparence et de l'accès à toutes les informations, rien n'est gagné pour les journalistes. La multiplication des services de communication et des dossiers de presse qui respirent l'institutionnel et le "politically correct" et la surinformation ne doivent pas faire oublier qu'obtenir certaines informations relèvent encore aujourd'hui du parcours du combattant.

Il est pourtant vrai qu'une caste de journalistes qui ont pignon sur Paris est coupée du terrain et de la vie des gens au quotidien . Ce sont sans soute les plus fautifs. Un journaliste envoyé deux heures dans n'importe quelle ville de province en reviendra le carnet de notes remplit de clichés. Cette élite vit en vase clos et a perdu l'habitude du contact et de penser en terme de pédagogie. Soumis inconsciemment ou consciemment aux grands groupes industriels et financiers et souvent aux mêmes sources, ces journalistes cessent d'être les porte-parole des obscurs et des petits.

 

Serait-ce aussi que le monde est plus complexe? Certains le croit comme Édouard Waintrop, journaliste à "Libération" : "Avant la chute du communisme, on était face à un monde qu'on croyait bien quadrillé avec des schémas bien structurés. Maintenant les grilles sont tombées. Aujourd'hui, il y a peu de journalistes qui parlent de problème en les déproblémisant. On reste sur un schéma de pensée binaire: le libéralisme ou l'étatisme. Tout le monde fait dans le simplisme."

Le monde, sous une vision moins politique, reste pourtant quelque soit l'époque cette alchimie opaque à dévoiler. Mais les moyens pour parler de cette complexité se réduisent de plus en plus comme peau de chagrin. Au cours de ces dernières années, les articles sont de plus en plus courts. Les détails sautent au passage mais d'un autre côté, comme dit Édouard Waintrop, "Il peut exister un papier sur un sujet simple de trois feuillets ,trop long et compliqué , et inversement un problème compliqué peut être très bien expliquer en un feuillet. Un article simple avec des idées simplistes, c'est plus facile à écrire qu' un article simple avec des idées complexes. "

Même si la longueur ne joue pas forcement, le temps, lui, qui ne cesse de manquer, est l'ennemi numéro 1 du journaliste. Soumis au syndrome de la vitesse, de la course au direct et au live, le journaliste fait fi de ces principes de déontologie. D'après Jean-Claude guillebaud, "La vérité est rétive à toute immédiateté. Elle exige recul, patiente, recoupements, vérifications, interprétation, mémoire".

Fascinés par le direct, les journalistes s'effacent devant l'image brute et ne livrent plus un produit examiné, pesé, critiqué. Cette simultanéité de l'événement amène des approximations ou des erreurs grossières. Pierre Bourdieu dans son livre" Sur la télévision"(édition Liber1996) dénonce ces "fast-thinkers qui pensent plus vite que leur ombre" avec des idées convenues. "Or la pensée doit commencer par démonter les idées reçues" et démontrer en prenant son temps. Les véritables explications, rétrospectives et mises en abîme viendront mais malheureusement bien après quand l'effet de surprise sera dissipé et ne captera plus les attentions.

Cet impératif de vitesse est chaque année davantage une plaie pour les journalistes qui subissent les conséquences de la crise et les impératifs de rentabilité de leurs médias. Comme l'explique Jean-Marie Charon dans Cartes de Presse : "Cette abondance des médias dans l'austérité entraîne une certaine redondance dans le traitement de l'actualité, qui en retour incite à se distinguer par le spectaculaire, le document choc ou le scoop à tout prix"

Pour intéresser un large public, l'information doit être attrayante. Elle copine un peu trop avec la communication. Laurent Joffrin dans un article du "Nouvel Observateur du 15-21 octobre 1992 : "la logique du marketing, de la publicité, du professionnamat, de la concurrence, du zapping, de l'audimat, du "paris-surface", de la télé non-stop, du direct à outrance et du reality show l'a emporté sans coup férir...communiquer, dans la médiasphère, c'est amuser, intéresser, émouvoir et influencer. Or informer, c'est raisonner, expliquer, convaincre". Les médias sont libres de tout dire, contrairement au passé, mais voilà, le priorité maintenant est de séduire. Et tant pis pour la complexité.

Dans "Sur la télévision", Pierre Bourdieu en déduit que: " Plus un organe de presse ou un moyen d'expression veut atteindre un public étendu, plus il doit perdre ses aspérités, tout ce qui peut diviser, exclure- pensez à Paris-Match- plus il doit s'attacher à ne "choquer personne", comme on dit et à ne jamais soulever de problèmes ou seulement de problèmes sans histoire".

Ce règne de la communication s'applique surtout à l'audiovisuel, comme le déclare Jean-Claude Guillebaud: ". C'est là qu'est véritablement le drame. L'information à la télévision doit concurrencer la fiction. Toutes deux sont soumises au même critère d'audience et aux exigences de l'audimat. Il faut que du coup l'information se rapproche d'un bon western. On doit comprendre où est le bien ou est le mal, où est le bon, où est le méchant?.

Or dans la réalité les gens ne sont jamais complètement bons ou méchants. D'une certaine façon, la télévision conduit au mensonge. Il lui faut une intrigue simple. C'est flagrant pour les problèmes internationaux qui sont dénaturés parce que simplifiés. On laisse beaucoup de temps en fait aux sujets qui vont susciter de l'émotion, comme le Rwanda. On prend du temps pour l'émotion et peu de temps pour les explications."

Ce serait caricaturer que de mettre tous les différentes formes de médias et tous les journalistes dans le même sac. On ne peut comparer un éditorialiste à un localier, un grand reporter à un cameraman. Tous les journalistes ne sont pas des incapables. Chacun essaie de jongler avec une réalité qui n'est pas simple et des lecteurs qui demandent des choses simples.

Jean-Paul Mari refuse de croire que seuls les journalistes soient en cause.: "On nous reproche notre superficialité, mais qu'est-ce que ça veut dire?. Les gens ne savent pas ce qu'ils veulent. Après quand c'est trop précis ou trop compliqué, ils ne nous lisent pas. Au Nouvel Observateur, on nous a reproché de ne pas avoir traité assez de la Yougoslavie. En fait on a fait quatre couvertures du journal sur la Yougoslavie. Jamais on a eu un taux de vente aussi bas. Appréhender la complexité d'un sujet demande des efforts et des remises en cause de ses propres certitudes. A-t-on toujours le temps et l'énergie d'exercer son esprit critique? Le lecteur est-il toujours prêt à se lancer dans des dédales de nuances dans lesquelles il risque de bousculer ses valeurs. Et n'a-t-il pas finalement à se mettre sous la dent, s'il le désire des journaux et des magasines sérieux ?

La preuve en est que si. En cette période de crise, jamais la presse magasine ne s'est porté aussi bien. Des revues comme Esprit ou Débat se vendent de mieux en mieux. " Le monde diplomatique" n' a cessé d'augmenter ses tirages. Le quotidien "le Parisien", journal plus populaire, a su intégrer avec succès un débat d'idées de façon simple. Le magasine "Capital" explique clairement des problèmes économiques qui nous ont souvent parus inabordables.

Les gens se tournent de plus en plus vers ce genre de presse. On voit se créer des journaux à vocation citoyenne et surgir avec espoir les valeurs d'un journalisme publique. Dans la PAF aussi, on commence à voir se dessiner des émissions moins prisonnières de l'instant, qui préfèrent inviter un universitaire à la place d'une star, qui résistent aux clinquants effets.

Pour Jean-Paul Mari du "Nouvel Observateur, il faut de plus en plus approfondir les sujets.: "Si vous comparez, il y a quelques années, le contenu des articles du NO et ceux de maintenant vous verrez que les articles arbordent les sujets beaucoup plus dans les détails. Le niveau d'information et l'exigence des gens augmentent. Le monde est plus proche. Les gens sont de plus en plus au courant"

Face à la crise, les lois du marché jouent heureusement. Petit à petit, les journalistes vont tenter de récupérer leurs lecteurs et d' adapter le contenu de leurs articles aux nouvelles exigences. Quelles solutions auront-ils alors pour mater la complexité?

 

Pour pouvoir comprendre les problèmes israëlo-palestiniens, le mécontentement des grévistes, les tenants et les aboutissants de Maastricht, la maladie de la vache folle ou la guerre au Rwanda, le simple énoncé des faits ne suffira pas. Ces faits doivent rentrer dans une logique, un contexte. Pour cela, seule une parfaite maîtrise du sujet permet de donner du bon sens. Elle ne saurait se faire sans un sérieux effort de documentation, de recherches.

Si l'on sait peu, il est difficile de généraliser. Plus on approfondit son observation, plus on remarque davantage les exceptions et plus il est difficile de généraliser. A cause de cela, certains ne jurent que par les spécialistes qui maîtrisent à fond un domaine. Mais cependant certains de ces spécialistes utilisent des mots compliqués, risquent de perdre le point de vue du lecteur moyen et la fraîcheur du regard. Les chaînes de télévision prennent peu à peu l'habitude de se rabattre sur des spécialistes. Mais paresseuses, elles choisissent souvent les mêmes et contribuent à entretenir les refrains de la pensée unique.

Pour Jean-Paul Mari, une seule solution permet de rendre compte d'une certaine réalité: "Il faut se plonger à fond dans son sujet par la documentation et le reportage. Il faut une immersion totale pour arriver à raconter. Il faut essayer de raconter une histoire de la façon la plus concrète, nuancée et ambiguë. Je dis ce que j'ai vu, entendu, éprouvé, sentie plus le background et l'historique. je suis un explicateur. Certains affirment;, d'autres essayent d'expliquer."

Même démarche pour Édouard Waintrop, de "Libération"qui refuse les critiques de film où "les journalistes se contentent souvent de raconter l'histoire . Or L'histoire peut être dite en trois lignes. Il faut plutôt essayer de rentrer dans la problématique du film. Se poser la question est-ce un film d'auteur, de quel genre? Ca changerait du 'ah, c'est génial, ah, c'est à chier."

Il s'agit aussi d' appréhender une globalité, mettre en corrélation un ensemble de données scientifiques, sociologiques, ethnologiques, culturelles qui soudain font prendre conscience d'un mouvement de société, de l'esprit du temps. La complexité est comme un puzzle. Il faut assembler toutes les différentes parties pour arriver à faire un tout. Les journalistes peuvent aussi présenter leurs sujets plus modestement et s'attacher à suivre dans le temps les problèmes. Recourir au encadré, iconographie, rappels historiques, cartes, travailler en collaboration avec des associations, introduire de la fiction, expliquer sa démarche...les solutions semblent ne pas manquer.

Le journalisme, dans l'avenir, a des chances de perdre ses complexes pour mieux donner à vivre la complexité du monde. Pour éviter non seulement la mésinformation mais aussi la désinformation, le journalisme de révérence et le conformisme, ce journaliste devra jongler avec les nuances, chercher l'universel dans le concret et ne jamais cesser de douter. Mais ne demandons pas la lune au journaliset, car comme dit Jean-Claude Guillebaud dans "la trahison des lumières"(édition le Seuil, 1995), "celui qui veut tout comprendre finira pas mourir de colère".